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Alexandra, la routine du changement ?

Dernière mise à jour : mai 7

Alexandra est née à Paris en 1955, de parents grecs d’Asie mineure. Après une enfance en Afghanistan et une adolescence en Autriche, elle s’installe en France suite à son mariage. Aujourd’hui à la retraite, Alexandra a beau aspirer à une forme de routine, elle admet en souriant que sa routine à elle, c’est le changement.


Femme tzoura
Alexandra et son tzoura © katerina zekopoulos

Quel est ton âge ressenti ?


Ça varie entre 15 et 95 ans. J’associe les 15 ans à la musique, aux voyages… à beaucoup d’insouciance. Un âge où tous les rêves étaient possibles. A 15 ans, j’emmenais le violon de mon oncle à réparer et chemin faisant, j’étais sûre de pouvoir jouer. Une fois sur la route j’ai rencontré quelqu’un qui m’a dit : "venez-donc jouer ce soir !". L’après-midi même, je suis allée chez mon professeur de piano pour lui demander de m’apprendre le violon en 1 heure pour être prête le soir ! Cette légèreté, ça me plaît.


Aujourd’hui encore, parfois je me dis : "tiens, j’ai envie de faire ça !". Quand je me suis installée dans l’appartement que j’occupe maintenant à Paris, je n’avais pas beaucoup de meubles. Je regardais des annonces de particuliers en ligne et j’allais à l’autre bout de Paris ou de l’Île-de-France pour rapporter des fauteuils, des objets de décoration… Je me sentais pousser des ailes. Ce n’était pas forcément raisonnable mais je me jetais à l’eau avec le même enthousiasme et la même naïveté que quand j’avais 15 ans.


Je ne sais pas si j’atteindrai les 95 ans mais à l’inverse, je me sens parfois très vieille. Je me dis avec une forme de soulagement : "ça y est, j’ai tout fait, tout donné !". J’éprouve un besoin de tranquillité.


Qu’est-ce qui pour toi s’améliore ou se dégrade avec le temps ?


Je vois plus de choses qui s’améliorent avec le temps que de choses qui se dégradent : comme le caractère, la patience… Quand j’avais autour de 30 ans, je pensais que j’avais toujours raison. J’étais très véhémente au travail. Avec le temps je suis devenue plus patiente, plus ouverte et compréhensive. J’accepte beaucoup plus maintenant que tout soit imparfait.

Mon idée du mariage ce n’était pas tant la jeunesse que le fait d’être un vieux couple ensemble.

Bien sûr il y a des choses qui sont moins bien qu’avant. Par exemple, le fait d’être moins sollicitée par le regard des hommes. Ça enlève du piment. L’époque a changé mais plus jeune, je me faisais siffler. Maintenant quand ça arrive, je remercie parce que ça me flatte ! Je réponds sans faire l’offusquée. Ou s’il y a un homme qui me plaît, je me dis : "regarde de plus près Alexandra". Et puis je vois qu’il est beaucoup plus jeune que moi, qu’il a 50 ou 60 ans. Je ne vois pas vraiment vieillir les gens. Quand je vois un homme avec des cheveux grisonnants je me dis qu’il doit être de ma génération. En réalité, ce n’est pas toujours le cas.


Avant, le sentiment amoureux m’animait beaucoup. Je vis seule et je n’ai pas du tout l’intention de vivre en couple mais mon idée du mariage ce n’était pas tant la jeunesse que le fait d’être un vieux couple ensemble : l’un ajuste le col de l’autre, les mains se tiennent toutes ridées… Ça me touche.


Qu’est-ce qui t’anime aujourd’hui ?


Le changement ! J’adore déménager : faire mes paquets, faire le tri et m’installer ailleurs. Le changement dans le rythme aussi, dans les personnes que je vois. J’ai commencé à jouer du piano à Vienne, quand j’étais enfant. Je n’en ai jamais eu marre, à tel point que quand j’étais à l’université j’arrivais souvent en retard parce que j'aimais jouer au piano avant d’aller en cours ! Ma grand-mère me préparait un café grec, à l’époque on disait plutôt "café turc", pendant que je jouais.


Pendant mes années de mariage et de travail, j’ai arrêté de jouer. Comme je me suis séparée de mon compagnon environ deux ans avant la retraite, j’ai anticipé ce double vide en reprenant la musique. C’est comme ça que je me suis mise au tzoura, un instrument à cordes grec. Le fait d’être hors du temps quand je joue m’anime énormément. On est presque séduit par soi-même quand on essaie de déchiffrer une partition. Quand j’y arrive, j’éprouve une grande satisfaction. L’origine de la satisfaction n’est plus la même qu’avant mais la sensation est là.


J’apprécie le fait d’avoir aujourd’hui tout mon temps. Pour moi, ce temps est synonyme de confort, de tranquillité d’esprit et donc de liberté. Pas tant la liberté pour faire des choses mais la liberté pour elle-même. Je pense le temps en pourcentage : s’il me reste 6 mois à vivre, j’ai 100% de ces 6 mois ; si je suis encore active, que je ne suis pas à la retraite et que j’ai peu de temps, pour avoir cette liberté et bien si j’ai deux heures devant moi, je vais utiliser 100% de ces deux heures.


Est-ce qu’il y a un mot, une expression qui t’agace quand on en vient à parler de l'âge ou de la vieillesse ?


Pas particulièrement. Beaucoup de gens n’aiment pas le mot "retraite" mais moi je l’aime bien. On se retire, on rend un peu son tablier. Je trouve que c’est un grand signe de reconnaissance de la société de rémunérer les retraités après 40 ans ou plus d’activité. "Vieillir" non plus ne me gêne pas. D’abord parce que j’ai l’image de ma grand-mère maternelle grecque que j’adorais. Et puis parce qu’au contraire, je me dis : "ouf, on va y arriver un jour ! Le voyage était long mais on arrive enfin au bout !".


Propos recueillis le 16 février 2021.


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