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Odile, la vieillesse comme combat

Présidente de l’association Or gris qui agit pour promouvoir les politiques et initiatives des seniors acteurs des territoires, Odile Plan a l’engagement chevillé au corps. Coordinatrice du dossier de la revue Pour publié en février sur le thème "Vieilles et citoyennes, le vieillissement n’est pas neutre", Odile milite pour casser les clichés sur les vieux et les retraités, notamment les femmes. Vieille assumée, elle n’a pas dit son dernier mot. Vous en doutez ? Lisez ce qui suit.


Portrait Odile Plan
Odile © katerina zekopoulos

Est-ce que tu te reconnais dans le mot "vieille" ?


Parfaitement. Je le revendique même. Je ne vois pas pourquoi on dit "les jeunes" et on ne pourrait pas dire "les vieux", "les vieilles". Je suis vieille : l’INSEE me le dit, la société me le dit, et j’en suis fière. A vrai dire, le jour où il y a eu un changement c’est quand je suis passée aux 70 ans. Pour moi c’est un continuum, mais par rapport à l’image qui m’était renvoyée, j’ai bien senti que je ne pouvais plus raconter que j’étais en activité, que j’étais parmi les jeunes.


Les 70 ans correspondent au moment où j’ai ressenti un changement dans ce que la société pouvait me renvoyer. J’ai trouvé les 50 ans géniaux. Les 60 ans aussi : j’étais active, en pleine forme. Je ne sentais pas qu’on me renvoyait une image de vieillissement. A 70 ans, tu ne peux plus raconter que tu es productive, active, parce qu’on te renvoie constamment à la catégorie de vieux. J’ai décidé de l’assumer.


Pourquoi est-ce si important pour toi de te revendiquer "vieille" ?


Le fait de s’affirmer vieille plutôt que de s’excuser ou se cacher de l’être fait partie de mon engagement à casser l’image du vieillissement. Je suis vieille, je fais des choses et je veux qu’on me reconnaisse comme vieille faisant des choses.


Quel est ton âge ressenti ?


Je suis dans le dernier quart des 100 ans. On devrait faire un club : le club du dernier quart ! Cela dit peut-être qu’on ne sera pas mortes à 100 ans !


Je ne ressens pas mon âge tel que les autres me le renvoient, comme quelqu’un ayant perdu de l’autonomie et devant être pris en charge. Je suis autonome à 76 ans et c’est bien comme ça. Je revendique l’âge que j’ai pour accompagner ce changement de l’image des vieux. Il est important pour moi de montrer que je suis dedans.


Comment t’es-tu transformée avec le temps ? Est-ce qu’il a des choses qui se sont améliorées, dégradées ou au contraire qui n’ont pas changé avec les années ?


Beaucoup de choses se sont améliorées, comme mes conditions de vie. Il y a surtout deux choses qui n’ont pas changé.


D’abord mon extrême curiosité pour le monde et pour les gens : je suis d’une insatiable curiosité ! Cette curiosité fait de moi la personne que je suis devenue. Je me définis comme une entremetteuse : je sais mettre les gens en relation sur des sujets ou questions communes. J’ai toujours envie de faire en sorte que des gens se rencontrent pour parler d’un problème qu’ils sont en train de solutionner ou qu’ils ont solutionné. Je fais ça depuis une quarantaine d’années.


Au fil de temps, je crois que je me suis fabriqué la compétence de repérer ce qui, dans ces initiatives qui cherchent à résoudre un problème, est réellement porteur de changement. C’est ce qu’on a fait dans le dossier "Vieilles et citoyennes".


L’autre chose qui me reste, c’est la joie. Un de mes principes de vie, c’est d’être joyeux. Ça détend les choses. Ça ne m’empêche pas de me mettre en colère mais je serai en colère joyeusement !


Qu’est-ce qui t’anime, te donne envie de te lever le matin ?


A moyen terme, changer le monde ! Je plaisante mais c’est quand même à peu près ça. Changer le monde en repérant les initiatives intéressantes, en faisant en sorte que les gens les connaissent, les partagent. Je suis quand même un peu fatiguée. Je commence à sentir que physiquement, je ne peux pas demander la même chose à mon corps.


Le premier dossier sur lequel j’ai travaillé en 1973, c’était l’insertion des jeunes. J’ai participé dans le cadre d’une mission auprès du ministère de l’Education Nationale à la mise en place des missions locales avec Bertrand Schwartz. C’était une période extraordinaire, avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Tout était possible. Dans le groupe de travail mis en place pour ce dossier, j’ai fait remarquer que l’insertion des jeunes concernait des jeunes gens et des jeunes filles.


Depuis que je suis adolescente, je trouve injuste la manière dont les femmes sont traitées par rapport aux hommes. Au fil de mon parcours, j’ai voulu agir par rapport aux défis que rencontrent les femmes, en particulier les plus démunies ou défavorisées. A la CFDT puis au GREP (Groupe Ruralité, Education et Politiques), j’ai participé à différents projets : sur les femmes dans l’emploi, les conjointes de travailleurs indépendants, les femmes et la création d’activité, notamment en milieu rural… Comme pour les jeunes, ce qui m’intéressait le plus, c’était de remettre dans le wagon les personnes que le train avait laissées de côté. Cet engagement s’est poursuivi jusqu’à maintenant, avec l’association Or gris.


Comment est né Or gris, l’association que tu présides ?


Il y a eu le jour où je suis devenue vieille : c’était en 2007, j’avais 63 ans et dirigeais le GREP, quand j’ai été licenciée pour raisons économiques. Sans prévenir, l’URSSAF a envoyé mon dossier à la caisse de retraite. J’avais 220 trimestres. Sans me demander mon avis, ils m’ont mise à la retraite alors que je voulais continuer à travailler.


Le statut d’autoentrepreneur n’existait pas encore, alors j’ai créé une entreprise de conseil au développement local, avec un volet consacré aux vieux. Puis avec d’autres femmes engagées sur ces sujets, on a créé Or gris en 2013 grâce à un financement national sur le rôle des vieux dans les territoires ruraux. Or gris est une association gratte-poux, c’est-à-dire qu’on essaie d’aborder les sujets dont on sait qu’ils vont gratter. Toujours avec le souci de mettre les gens en capacité de participer à la société, d’être citoyens et acteurs de leur vie quel que soit leur âge.


En parallèle, je suis restée active dans mon ancienne association, le GREP. En 2018, on a publié le dossier "Vieillir actifs à la campagne". On n’y avait pas fait entrer la question du genre, alors on a commencé à constituer un dossier dédié. C’est comme ça qu’est né le numéro publié en février sur le thème : "Vieilles et citoyennes : le vieillissement n’est pas neutre".


Est-ce qu’il y a un mot ou une expression qui t’agace ou te dérange quand on en vient à parler d’âge ?


Oui ! La "prise en charge". Essaie donc de me prendre en charge ! C’est vraiment la chose à éviter. C’est abominable. Le mot "retraite" aussi, qui est un cumul de sens négatifs. Je voudrais qu’on appelle les maisons de retraite des "casa de jubilación", en s’inspirant de l’espagnol – en espagnol, la retraite se dit "jubilación".


Est-ce que tu as envie d’ajouter quelque chose ?


Au fil de temps j’ai appris à être plus sereine, plus calme même si ça n’apparaît pas toujours. Je suis un peu trop autoritaire et c’est parfois dur de me suivre. J’aimerais arriver à plus de tranquillité et de sérénité.


Propos recueillis le 14 Mars 2022.


Pour aller plus loin :


Avis à vos commentaires et témoignages, quel que soit votre âge !

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