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Qui a peur des vieilles ? Ou la vieillesse réenchantée.

Qui a peur des vieilles ? C’est cette question provocatrice et pourtant d’une grande actualité qui donne son titre au premier essai de la journaliste et romancière Marie Charrel publié aux éditions Pérégrines en septembre 2021. Parce que oui, les vieilles font peur, plus encore que les vieux. Pourquoi ? Comment expliquer ce dégoût collectif que nous inspirent les femmes âgées ? En allant à la recherche de réponses à ces questions, Marie Charrel livre un ouvrage essentiel sur ce "grand impensé du féminisme", comme elle l’appelle. Aperçu.


Snow white Blanche Neige
Et si Blanche-Neige y était pour quelque chose dans notre peur des vieilles ?

Dans Qui a peur des vieilles, il est question de représentations, des femmes, des hommes, des corps qui changent, des injonctions à rester jeune mais aussi de la vie, tout simplement. Sous ses airs modérés, Qui a peur des vieilles est un doigt donneur lancé à ceux qui justement, ont peur et répondent à cette peur par le rejet, le dégoût voire le mépris. C’est une réponse à cet "œil intérieur" qui juge, scrute les signes de la vieillesse sur nos corps et nos visages. C’est aussi un brassage : un livre qui donne la parole à des femmes, autrices ou auteures, anonymes, militantes, sociologues, psychologues, mannequins, athlètes… Qui portent haut, chacune à leur manière, la cause des vieilles.


Où sont les vieilles ?


L’essai débute par un constat : "notre société (…) a un problème avec les vieux en général et les vieilles en particulier". Pourquoi ? Comme l’explique l’auteure, "pour les femmes, vieillir est d’abord une question de regard". Et ça change tout. Car si les hommes n’échappent pas aux stéréotypes et discriminations liés à l’âge, pour les femmes, c’est la double peine : "en sus de l’âgisme, elles sont confrontées au sexisme", note Marie Charrel. Ce que l’essayiste Susan Sontag décrit parfaitement dans son article intitulé "Le double standard du vieillissement" - The Double Standard of Aging (1972).

Quelle place pour les vieilles dans ces machines à fabriquer des rôles modèles et à façonner nos imaginaires dès le plus jeune âge ?

Au fil des pages, on part avec l’auteure en quête des origines du mal : d’où nous vient cette peur viscérale ? L’exploration commence au pays des représentations : au cinéma, dans les médias et sur les podiums. Quelle place pour les vieilles dans ces machines à fabriquer des rôles modèles et à façonner nos imaginaires dès le plus jeune âge ? Où sont les vieilles, s’interroge Marie Charrel ? Ce qui est vrai sur nos écrans se révèle aussi vrai dans la réalité la moins virtuelle : l’invisibilisation des femmes âgées se vérifie jusque dans l’espace public.



Le témoignage de Nora, 58 ans, est édifiant : "Je n’ai plus peur du viol, mais du vol", confie-t-elle. Un vécu auquel le livre ose donner une place, sans pour autant tomber dans les méandres de la victimisation, contre laquelle l’auteure nous met par ailleurs en garde. Avec d’autres mots, la romancière et féministe Benoîte Groult le dit elle aussi : "une femme seule et âgée est deux fois femmes". Avec le temps, l’agression potentielle évolue mais continue de s’en prendre aux corps, pointe Marie Charrel.


Journaliste économique, elle ne manque pas d’analyser les liens entre capitalisme et vieillissement. Dans un chapitre dédié, elle montre comment les inégalités de genre tendent à s’aggraver avec l’âge. Et comment la course à la jeunesse nourrit des pans entiers de l’économie, comme celui des "cosméceutiques", marché à la croisée des cosmétiques, du pharmaceutique et du médicament. Anti-âge, pro-âge, slow âge… le marketing n’a pas fini de décevoir les femmes pour encore des générations !


Ménopause, sexualité… voyage au pays des tabous


Après avoir analysé les liens étroits entre capitalisme et jeunisme, entre représentations et invisibilisation, Marie Charrel se lance en terres inconnues : bienvenue au pays des tabous ! L’auteure insiste en particulier sur deux d’entre eux : la ménopause, jugée honteuse et bien plus préoccupante que l’andropause, son pendant masculin ; la sexualité, comme si les femmes n’étaient plus autorisées à prendre de plaisir une fois la fonction de procréation associée à l’acte sexuel mise à l’arrêt par la ménopause. Heureusement, Catherine Grangeard nous le rappelle : il n’y a pas d’âge pour jouir ! Ni de genre, est-on tentée d’ajouter.

Et si bien plus que la transformation des corps, la dévalorisation sociale et le rappel de la mort, c’était le potentiel émancipateur voire révolutionnaire des vieilles, qui nous faisait peur ?

D’ailleurs, le livre souligne à quel point la ménopause peut être libératrice : non seulement parce qu’elle signe la fin de règles souvent douloureuses, mais aussi parce qu’elle rebat les cartes en matière de normes de genre et rend possible une sexualité détachée de l’impératif de performance. Petit à petit, se profile une réponse inattendue à la question initialement posée par Marie Charrel : et si bien plus que la transformation des corps, la dévalorisation sociale, le rappel effrayant de la mort, c’était le potentiel émancipateur voire révolutionnaire des vieilles, qui nous faisait peur ?


Vieilles et puissantes : la "vivance" en ligne de mire


Potentiellement libérées de l’impératif de plaire à tout prix et de prouver leur utilité sociale par la procréation, les vieilles révèlent leur puissance invaincue, pour reprendre les mots de Mona Chollet, auteure de l'essai Sorcières : la puissance invaincue des femmes (éditions La Découverte). Bien sûr, il ne s’agit pas d’essentialiser les vieilles. Ni d’idéaliser la vieillesse. Mais plutôt de voir une des possibilités qu’offre la vieillesse pour les femmes. "Prendre de l’âge, c’est réveiller la peur que suscite toujours une femme lorsqu’elle n’existe pas uniquement pour créer d’autres êtres et prendre soin d’eux", souligne une activiste citée dans le livre. Exister pour soi : voilà en quoi consiste le caractère profondément subversif de la vieillesse pour les femmes.

En renouant avec leur expérience vitale et en se libérant, au moins en partie, des normes assignées à leur genre, les femmes renouent avec leur puissance.

Si Marie Charrel se garde de toute tentative de simplification, en soulignant d’une part les risques de la relativisation qui consisterait à nier le passage du temps et le cycle des générations, d’autre part les risques de l’essentialisation qui résumerait les femmes à leur corps et à leurs caractéristiques biologiques, elle n’occulte pas pour autant la force de son message. Car en renouant avec leur expérience vitale et en se libérant, au moins en partie, des normes assignées à leur genre telles que la vieillesse les révèle, les femmes renouent avec leur puissance : "(…) cette vie-là, ces chemins dessinés sur les joues et les fronts sont votre richesse. Votre force", souligne Marie Charrel.

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En filigrane, son essai laisse deviner un idéal de transmission et de sororité par-delà les âges (remplacez "sororité" par "solidarité entre femmes", si vous préférez). Un idéal dont les mots d’ordre sont la bienveillance, la tolérance et la "vivance", ce néologisme inspiré de l’espagnol vivencia qui décrit la capacité de sentir la vie vibrer en soi, nous explique l’auteure. Finalement et contre toute attente, on ressort de cette lecture revigorée. A croire que la vieillesse est un immense réservoir de vie ! Et si vous en doutez encore, pourquoi pas vous plonger dans la lecture de ce livre sans tarder ?


Avis aux commentaires et témoignages, quel que soit votre âge :)

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