• Ludivine Alégria-Djamany

La beauté cachée des vieilles

Dernière mise à jour : 30 mai

Ludivine Alégria-Djamany est rédactrice de contenus et coordinatrice de projets. A l’approche de ses 45 printemps, une de ses amies lui suggère de "faire quelque chose" pour ses cheveux qui commencent à devenir dangereusement blancs. Résister ou succomber à l’appel de la coloration ? Voici son coup de gueule, qui finit en beauté avec un coup de cœur. Une évolution du regard porté sur la vieillesse ? A coup sûr. Une révolution du regard ? A vous d’en juger.


"Belles Mômes" © Clélia Odette


Où sont les femmes qui avancent en âge ? Si elles constituent une part importante de la société, leur représentation dans la sphère publique et privée reste limitée… et souvent liée aux préjugés sexistes. Aujourd’hui, plusieurs artistes photographes révèlent avec éclat la beauté cachée des vieilles !


Sorcière ou sexygénaire ?


"Mais maman, la dame elle est vieille !" : la tête de ma fille de 9 ans à la vue de la dernière campagne Darjeeling, campée avec splendeur par Caroline Ida, icône des influenceuses silver.

La mannequin Caroline Ida pour la marque Darjeeling

Bah, oui, c’est gênant. Joie de la famille, ce petit laboratoire des transformations intimes et sociales. Le champ est libre, la question est ouverte : où et comment est représenté le corps de la femme qui avance en âge ? Dans l’histoire de l’art occidental, le corps âgé est fréquemment associé à tout un univers péjoratif. Pour résumer, vieille = sorcière, maladie, décrépitude et mort. Rayez les mentions inutiles.


Je n’en rajoute pas en disant que la grande majorité de ces représentations festives sont signées de la main d’hommes. En gros, on a une fenêtre de visibilité entre 18 et 40 ans, un âge de fertilité acceptable pour la société. Notre corps a été modelé, taillé par et pour le regard masculin¹. Un corps objet, réduit à ses fonctions reproductives ou décoratives. Brimé par des corsets, entravé sous des textiles divers et variés. Libéré par Mai 68 mais récupéré rapidement par la publicité pour vendre tout et son contraire.


Et puis il y a eu #metoo, le point de rupture qui a fait voler en éclats des décennies de silence sur les violences du patriarcat.


Confinement et premiers cheveux blancs


Comme beaucoup, ma ligne de faille à moi se nomme Mona Chollet. Ses "sorcières"² ont rythmé les quelques heures éparses volées au premier confinement. Avec des mises en pratique très concrètes, presque un cas d’école : que faire de mes premiers cheveux blancs ?

Depuis cette lecture, je ne cesse de m’interroger : combien d’hommes autour de moi se teignent les cheveux ? Zéro, pas un. Au contraire, on notera ici le succès cruel de la barbe grisonnante du quinqua sexy, signe de charisme et de stabilité. Et pour nous les femmes ? Les cheveux blancs restent les stigmates d’un vieillissement qui ne nous est pas autorisé.


Pire, loin de la sororité et du body positive vantés sur les réseaux sociaux, certaines d’entre nous se font les gardiennes du temple. C’est une amie qui a levé le lièvre quelques jours plus tôt. Nous discutons à bâton rompu de nos projets, les gosses, les emmerdes… tiens, v’là autre chose, elle réalise que je vais avoir 45 ans dans une poignée de mois.


- Bah si, 45 au printemps.


- Il va falloir faire quelque chose pour tes cheveux, après c’est négligé. T’es bien là, sur ta photo de profil, il faudrait que tu restes comme ça tu vois ?


- Ah non je voudrais les garder mes cheveux blancs. Non, je t’assure, je vais essayer !


Je n’ai pas eu raison d’Emma. A 42 ans, elle dit ok pour les cheveux blancs, "à condition de rester coquette, pour compenser". Pas si simple de résister aux injonctions de la société, n’est-ce pas ?


La beauté des vieux


Alors quand je découvre il y a quelques mois déjà, le travail de la photographe Clélia Odette Rochat, je me dis que les lignes bougent. "Belles mômes"³ est un véritable projet artistique, une réflexion au long cours sur la représentation des femmes de plus de 50 ans. Ce n’est pas une campagne de pub marketée pour toucher au cœur une éventuelle cliente idéale. Dans cette série de portraits, je vois nos corps, non pas nus mais dans leur vérité poignante. J’y vois mes sœurs, nos mères, un peu de moi aussi, nous toutes, plus vieilles mais vivantes.


L’art reste ce levier puissant pour interroger les âges de la vie, transformer notre regard et nous réinventer, quelle que soit notre génération. En Gironde, la photographe Claire Soubrier, de l’agence Sens Commun, a imaginé le projet intitulé "La Beauté c’est les autres !". Un dispositif photo, vidéo et sonore participatif déployé au sein de sept Ehpad du département girondin.


Ce projet donne la parole aux résidents, les met en scène et valorise leur image. L’exposition des portraits de 34 femmes et 10 hommes, installée dans l’Ehpad Terre-Nègre de Bordeaux a constitué le premier chapitre de ce projet. Une interrogation sur la représentation de la beauté, de la vie et de soi-même.



Pour aller plus loin :

  • La photographe Ariane Clément documente ceux qu’elle appelle les aînés à travers différentes séries consacrées aux zones bleues, à la sensualité, à la beauté… à découvrir sur son compte instagram @arianne.clement.photogaphy ou sur son site : https://www.arianneclement.com/.

  • La photographe Ema Martins vient de publier une série de portraits de femmes aux éditions Kiwi : "Ainsi soient-elles, ode aux déesses silver". Son travail est visible sur son compte instagram @ema_martins_photographer ou sur son site : https://emamartins.com/work.

  • La photographe Mathilde Parquet pose un regard à la fois tendre et engagé sur la vieillesse à travers des portraits publiés sur son compte Instagram @photilde et sur son site : https://photilde.com/.


Cette liste est non-exhaustive, n’hésitez pas à la compléter en partageant vos références ici ou sur Instagram : @Coupdevieilles. Avis et commentaires bienvenus, quels que soient votre âge !


N'hésitez pas à aller faire un tour sur le site de Ludivine, son portfolio est en ligne ici : https://www.ludivine-alegria.fr/.


Sources :


¹ Le male gaze désigne ce regard masculin qui forme et parfois déforme les corps des femmes dans les films, les séries et les arts au sens large. On lui oppose le female gaze, qui "implique qu’on se centre sur le regard des femmes, mais aussi sur des histoires féminines, la vie des femmes et leurs expériences en général" - "C’est quoi le male gaze", Brut. https://www.brut.media/fr/entertainment/c-est-quoi-le-male-gaze--beae7f9e-7c01-4c4c-8e21-6839e44565bb [consulté le 28 décembre 2021].


² Mona Chollet, "Sorcières, la puissance invaincue des femmes", éditions La Découverte.


³ "Belles mômes" est une série à découvrir sur le compte Instagram de la photographe @cleliaodette.

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